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Mercredi 5 septembre 2012 3 05 /09 /Sep /2012 13:23

De : proletaires degauche

 

 

A Frederic Lordon

Intellectuel de gauche

Journaliste de gauche

Chercheur de gauche

 

Copie à : ensemble des « intellectuels » auto-proclamés du Monde Diplo et d'Attac et autres.

 

 

 

Cher Monsieur Lordon,

 

C'est avec un étonnement certain, que nous avons lu votre récente tribune intitulée « Conspirationnisme, la paille et la poutre ». Si nous avions été du genre Indignés, nous vous le disons sans ambages, nous aurions été indignés.

 

Le titre nous avait alléché : eu égard aux errements récents du Monde Diplomatique et de l'extrême-gauche souverainiste, nous pensions qu'il s'agissait d'une auto-critique. Il y avait en effet matière à un article aussi long que celui que vous avez rédigé. Vous auriez commencé par dire qu'il ne suffisait pas de blâmer les gens qui succombent aux sirènes du conspirationnisme d'extrême-droite, dans la mesure où la plus grande faute venait bien évidemment des intellectuels , des experts et des journalistes étiquetés « gauche alternative » qui avaient diffusé et repris des thématiques conspirationnistes et néo-fascistes dans leur propre presse.

 

Rien qu'avec Le Monde Diplo, vous aviez du lourd : par exemple Alain Gresh prenant la plume pour faire de la publicité à Paul Eric Blanrue, présenté par Faurisson comme son successeur, les conférences des Amis du Monde Diplo avec comme invité d'honneur Etienne Chouard, passé depuis longtemps à la mouvance souverainiste d'extrême-droite et qui accueille des néo-nazis sur son mur Facebook.

 

Au vu de vos nombreuses activités dans la sphère souverainiste « de gauche », vous auriez pu élargir : par exemple, vous appartenez au collectif des Economistes aterrés, auquel collabore également Thomas Coutrot. Ce dernier participera en septembre à un colloque organisé par René Balme , le maire de Grigny, et sera également présent le président d'ATTAC Pierre Khalfa. Cet élu anciennement du Parti de Gauche, soutient officiellement l'association d'extrême-droite Reopen 911, à qui peut être légitimement attribuée une bonne part de la diffusion des thèses antisémites et complotistes à grande échelle depuis dix ans. Monsieur Balme publiait également de la propagande négationniste sur son site Oulala.net.

 

Votre camarade Coutrot se vautre donc dans la collaboration la plus ouverte qui soit avec un rouge-brun, comme d'autres avant lui.

 

Nous comprenons que tous ces épisodes, témoignant au mieux d'un niveau hallucinant d'aveuglement et de crétinerie de la part des « experts » du Diplo et autres figures de la gauche souverainiste, au pire d'un accord quasi-total des mêmes avec les thèses les plus absurdes et les plus dangereuses qui soient, vous gêne quelque peu aux entournures. Surtout depuis que ces épisodes ont été médiatisés à une échelle assez large, alors que leur dénonciation par des militants de base était jusque là restée assez confidentielle.

 

Mais ce n'est pas une raison pour mettre les turpitudes de vos amis et collègues sur le dos des autres.

C'est pourtant bien ce que vous faites dans votre texte, où sans honte aucune, vous attribuez au « peuple » et à la « plèbe » la responsabilité de l'essor du conspirationnisme. Autant vous dire , qu'en tant que membres lambda de la plèbe, nous ne comptons pas payer pour vos conneries, quand bien même le cadeau empoisonné que vous cherchez à nous offrir est enrobé de flatteries paternalistes et étayé par des citations de Spinoza.

 

Ainsi donc, comme Spinoza vous pensez qu' « Il n’est pas étonnant que la plèbe n’ait ni vérité ni jugement, puisque les affaires de l’Etat sont traitées à son insu, et qu’elle ne se forge un avis qu’à partir du peu qu’il est impossible de lui dissimuler.

 

Vous ajoutez à propos du conspirationnisme « au lieu de voir en lui un délire sans cause, ou plutôt sans autre cause que l’essence arriérée de la plèbe, on pourrait y voir l’effet, sans doute aberrant, mais assez prévisible, d’une population qui ne désarme pas de comprendre ce qu’il lui arrive, mais s’en voit systématiquement refuser les moyens .

 

Et vous en appelez donc à la « charité intellectuelle », envers les masses plébéiennes incultes mais pleines de bonne volonté .

 

Il y a juste une petite chose qui manque dans votre raisonnement plein de bonté à l'égard de ce prolétariat si bête, mais qui ne le fait pas exprès. A aucun moment de votre texte, vous n'apportez un quelconque élément qui tendrait à prouver que le conspirationnisme imbécile ( car il y en aurait un intelligent, le vôtre, mais nous y reviendrons ensuite ) émanerait de la plèbe.

 

Et pour cause, ce n'est pas le cas.

 

Le mythe du complot juif, sioniste, franc-maçon, eurabien, peu importe trouve ses racines depuis toujours dans certains cercles de la bourgeoisie : le Protocole des Sages de Sion émanait de la police des tzars, et un siècle plus tard, ce sont conjointement des républicains d'ultra-droite, des dictateurs d'Amérique du Sud , du Moyen-Orient, de Russie ou des intellectuels bourgeois d'extrême-droite traditionnelle qui les réactualisent et les diffusent à très grande échelle.

 

Et à gauche, cher Monsieur, ce n'est certes pas dans une section syndicale ou dans un collectif de chômeurs et de sans-papiers que des individus et des groupes ont embrayé depuis plus de dix ans sur la propagande fasciste : Bricmont, Gresh , Collon ne sont pas des ouvriers ou des employés.

 

Reopen 911, à la base a été crée par des jeunes surdiplomés membres notamment des Verts, pas par des syndicalistes en lutte de chez Mc Donalds.

 

Le conspirationnisme soit-disant antisystème n'est pas l'idéologie souterraine et marginalisée que vous décrivez, et ses relais médiatiques et politiques sont immenses et ne concernent pas uniquement sa version libérale que vous dénoncez à juste titre : Marion Cotillard, Bigard, Christine Boutin qui ont défendu les thèses les plus délirantes sur le 11 septembre ne sont pas des « exclus ».

 

Meyssan, lui-même, à l'origine a profité d'une surexposition médiatique énorme à l'époque de la publication de L'effroyable Imposture. Même Soral ou Dieudonné , pour ne citer qu'eux sont invités  chez Taddei ou Bourdin.

 

Bien des syndicalistes, des militants de base aimeraient subir un tel ostracisme !

 

Le conspirationnisme est donc bien une idéologie créée par la classe dominante et propagée par cette même classe dominante. Ce n'est pas du tout une réaction du « peuple » ou des prolétaires à la base.

Que le poison conspirationnisme ait aussi contaminé les réflexions des prolétaires et de leurs organisations, ça par contre, c'est une réalité.

 

Mais la faute à qui ?

 

Il suffit de lire votre article pour le savoir.

 

Après avoir attribué aux cons de pauvres que nous sommes certains excès du conspirationnisme, le second objectif de votre article consiste donc à dire qu'il y aurait un autre conspirationnisme, un vrai, un intelligent, un de gauche, le vôtre.

 

La preuve, il y a des complots que personne ne peut nier, dites-vous et vous voilà tout fier de sortir de votre chapeau un exemple prétendument probant : cinq grandes banques d'affaires se sont entendues pour obtenir quelque chose à la Bourse et elles ne l'avaient pas annoncé publiquement !

 

Non, sérieux, quel truc de fous ! Donc il y a des bourgeois et des patrons pour avoir des stratégies communes et ne pas les dévoiler partout ? Ils discutent ensemble pour faire plus de profits et faire pression sur les politiques ?

 

En voilà une découverte...il  fallait bien aux masses ignares, l'appui d'intellectuels tels que vous pour prendre conscience de cette extraordinaire et surprenante réalité.

 

On va vous en apprendre une autre : figurez-vous que dans n'importe quelle boîte bien française, fabriquant par exemple des conserves de carottes, le patron discute assez souvent avec la maîtrise pour essayer de tirer le maximum de productivité de ses employés , et le minimum de résistance aux cadences. Et ben, ces discussions ils ne les rendent pas publiques. Pire, il leur arrive également d'organiser des réunions avec des patrons de boite qui fabriquent des conserves de haricots verts pour mettre en commun leurs idées concernant l'exploitation maximale, et ils ne le disent pas non plus, même au délégué de la CFDT.

 

Encore plus étonnant : quand des salariés de ces mêmes boîtes décident de préparer une bonne petite grève des familles, ils ne font pas de compte-rendu de chaque réunion préparatoire au patron.

 

Donc tout le monde complote ? Oui, évidemment.

 

Mais ce constat n'a absolument rien à voir avec les présupposés du conspirationnisme : celui-ci ne consiste pas à dénoncer la stratégie complotiste en général, mais à prôner l'existence d'une conspiration ultime qui expliquerait l'ensemble des phénomènes sociaux et de la domination .

 

Dis moi qui tu dénonces, je te dirai qui tu veux épargner, pourrait être la base de l'analyse critique du conspirationnisme.

 

On peut d'ailleurs très facilement le faire avec votre texte en prenant les institutions , les personnes et les idéologies que vous désignez comme complotant contre le bien-être des « peuples ».

 

Vous parlez des banques américaines, des institutions européennes, des politiciens libéraux, des institutions et des organisations supranationales. Vous évoquez comme résultat de leurs intrigues soit des textes européens , soit des lois françaises comme la loi de 73 qui ont effectivement transféré une part de la souveraineté des Etats bourgeois .

 

Par contre, il n'y a rien sur le MEDEF, rien sur les politiciens nationalistes et les politiques protectionnistes toujours favorables aux patrons du cru et désastreuses pour les salariés et l'ensemble de la population. Avec vous, le mal vient toujours de l'étranger, le capitalisme est mauvais seulement quand il est internationalisé et financier.

 

A parcourir les articles de votre blog, on n'entend parler que de cela : la finance, la finance, la finance, l'Europe, la finance, la finance, la finance.

 

Et de nous abreuver de mécanismes complexes, de stratégies multiples orchestrées à Bruxelles et Washington et relayées naturellement par nos « politiciens néo-libéraux », simples valets des « spéculateurs » .

 

Oh sans doute avez-vous raison, on ne nous dit pas tout sur les complexes calculs capitalistes . Et après ?

 

Oui, et après ? Ce que l'on sait, ce que l'on ne nous cache nullement ne serait-il pas suffisant pour lutter et trouver les outils adéquats pour la lutte ?

 

Le conspirationnisme ne pose en effet jamais cette question du savoir existant, savoir qui découle du vécu de chaque prolétaire, l'extorsion permanente de sa force de travail dans le rapport salarial ordinaire.

 

Nous avons derrière nous deux cent ans au moins de lutte des classes mondiale et mondialisée : quelles que soient les formes particulières qu'ait pris le capitalisme, le rapport social qui est à sa base n'a jamais changé. Le colosse aux pieds d'argile est toujours le même, et chacun d'entre nous, lorsqu'il fait grève, lorsqu'il bloque la production par divers moyen, prend conscience à l'échelle locale, nationale ou internationale de son infinie fragilité. Chacun dans les moments de rupture sociale qu'incarne l'acte le plus infime de la lutte de classe se rend compte de la puissance collective à laquelle il peut participer. Demain, si les prolétaires du monde entier le veulent, c'en est fini du capitalisme .

 

Cette réalité là s'appelle la conscience de classe. Et la formidable épopée du mouvement ouvrier des siècles passés, épopée qui a réuni des millions d'hommes et de femmes qui n'en savaient pas plus que nous et même beaucoup moins sur les régulations du marché et les mécanismes bancaires démontre que certes, le savoir est une arme, mais pas n'importe lequel.

 

Ce dont nous avons besoin c'est d'un savoir vivant et autonome, sur l'histoire de nos luttes, sur l'organisation concrète de la production et de l'exploitation salariale, sur la manière dont la résistance s'organise partout et tout le temps.

 

Vous êtes vous seulement demandé pourquoi, sur la loi de 73 ou sur les grands scandales bancaires, l'on trouve des articles somme toute aussi détaillés et complets sur Fdesouche que sur le Monde Diplomatique ou chez ATTAC ?

 

Non, ce n'est pas parce que les fascistes récupèrent ce qui serait à la base utile au camp des progressistes et de la lutte des classes.

 

C'est parce qu'au mieux, cela ne sert à rien et qu'au pire, malheureusement concrétisé , cela sert les intérêts du camp adverse, de deux manières.

 

Tout d'abord, cela permet de détourner la colère et l'énergie contre des cibles inaccessibles et symboliques : en cela le Front de Gauche , que vous soutenez, a réellement fait des miracles. Combien de rassemblements sans débouché ni dérangements pour la bourgeoisie devant les banques et les agences de notation, quand l'heure était évidemment au développement de mouvements sociaux concrets contre les patrons, à l'action concertée des usagers et des salariés dans les services publics menacés, à la coordination de tous les mouvements existants, non pas pour une centralisation vide d'efficacité, mais dans des stratégies réfléchies comparables à celles qui bloquaient la production pendant le mouvement des retraites.

Et en cette rentrée, c'est reparti pour un tour : vous voilà tous , de la direction de la CGT, à celle de tous les mouvements altermondialistes , et naturellement au Front de Gauche à appeler à centrer les mobilisations autour du vote du traité MES.

 

Bien sûr, une nouvelle fois, c'est aussi la campagne de rentrée de l'extrême-droite : et des deux côtés de l'échiquier, ça va pétitionner, ça va référender, ça va en appeler à la défense de la Nation menacée par la gouvernance transnationale...et naturellement laisser en paix quasi-totale notre bon patronat local qui de la plus petite PME à la plus grosse boite n'aura pas à craindre de mouvement d'ampleur si l'on ne doit compter que sur l'influence de la gauche « radicale ».

 

Si l'on était conspirationnistes, l'on dirait qu'au sein d'ATTAC, du Monde Diplomatique et du Front de Gauche, ça complote sec pour nous détourner de la réalité et nous précipiter dans les bras du nationalisme et du souverainisme, impasses mortifères pour les luttes.

 

Mais nous ne le sommes pas, on se contentera de dire que vous parlez à partir ce que vous savez, à votre niveau de l'échelle sociale : il est parfaitement normal que vous soyez nostalgiques d'un ordre ancien, celui d'un temps ou les souverainistes de gauche avaient l'écoute et le respect de toute la bourgeoisie.

 

Dans les années 90 et 2000, vous avez été médiatisés, l'altermondialisme régulateur était reconnu comme un « interlocuteur » et une « opposition valable ». Et pour cause, vos tirades appelant à défendre les nations contre le capital international ont eu une utilité certaine , de même que vos focalisations sur la « finance » et le « mondialisme apatride ». Ils ont ouvert les portes aux vieilles thèses conspirationnistes et antisémites dans le mouvement ouvrier.

 

Aujourd'hui le boulot est fait, et vous ne servez plus à rien : par exemple, en dénonçant la loi de 73 comme un point fondamental de la situation économique actuelle, vous avez fait les trois quarts du boulot pour les fascistes, il leur suffisait de souligner que la banque Rotschild avait soutenu cette loi, et hop, les Rotschild étaient donc spécifiquement et fondamentalement coupables plus que les patrons bien de chez nous.

 

Vous avez écrit des tartines et des tartines pour démontrer que tout se passait en secret à Bilderberg, aux Diners du Siècle où à Bruxelles, et à cause de vous, une partie des prolétaires s'échine à chercher de prétendus secrets et se perd à désigner des boucs émissaires, quand le plus grave est là sous son nez, dans son usine, dans son quartier dans sa boite, là ou l'on peut changer les choses , tout de suite, maintenant.

 

Votre « bon » conspirationnisme n'est que le chemin qui mène au mauvais, et réduit au pessimisme paranoïaque et impuissant ceux qui pourraient au contraire réaliser la force collective qu'ils ont potentiellement.

 

Alors , monsieur devant ce gâchis, ayez au moins la décence de ne pas nous en faire porter le poids.

 

Et si les « dépossédés » que nous sommes selon vous peuvent se permettre un conseil, consacrez plutôt votre énergie à vous débarrasser des vieux démons du conspirationnisme antisémite qui possède une partie de la gauche française depuis bien longtemps, ce qu'Engels appelait à juste titre « le socialisme des imbéciles », en ciblant non pas les prolétaires , mais les leaders qui déjà à l'époque embrayaient le pas aux pires nationalistes en espérant tirer les marrons du feu.

Par Luftmenschen
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Mercredi 14 mars 2012 3 14 /03 /Mars /2012 11:31

427277 344622328891449 121612214525796 1163947 249277920 nDans la deuxième partie des années 2000, en France et ailleurs, les militants négationnistes sont devenus non seulement fréquentables, mais très fréquentés et courtisés : au fur et à mesure de l'expansion de l'extrême-droite-organisée, leur public s'est élargi. Des dictatures, au premier rang desquelles l'Iran les ont soutenus et leur ont offert des moyens de propagande inédits. Dans le même temps, à gauche, les négationnistes bénéficient du soutien de plus en plus répandu de figures intellectuelles et d'une base assez vaste sous couvert de défense de la liberté d'expression ou d' « antisionisme ». Le négationnisme est devenu un des pivots, une des centralités autour desquelles s'articule la synthèse néo-fasciste entre des éléments venus de tout le spectre politique.

 

Décrypter les lignes de force au moyen desquelles le négationnisme se diffuse, dessiner les contours d'une mouvance qui va bien au delà des négateurs assumés, est donc nécessaire ; nous essaierons ici de commencer ce travail en nous intéressant à deux schémas de pensée intrinsèques à la sphère négationniste et à ses soutiens, la soi-disant défense de la liberté d'expression et le relativisme.

 

 

« Je ne prends pas la défense de l’Allemagne. Je prends la défense de la vérité (…) »

 

C'est par ces mots que s'ouvre le premier pamphlet de littérature négationniste publié en France, Nuremberg ou la Terre Promise, en 1947.

 

A l'époque, peu de lecteurs prendront la phrase au sérieux, son auteur Maurice Bardèche, beau-frère de Brasillach ayant entamé depuis l'exécution de celui-ci une entreprise de réhabilitation du nazisme et de la collaboration française sans équivoque, qui l'amène immédiatement à se lier avec l'ensemble des nazis encore actifs dans l'Europe de l'immédiate après-guerre.

 

Soixante-dix ans après, cependant, la posture d'objectivité de Bardèche, aussi grotesque soit-elle, est adoptée par ses héritiers avec un immense succès.

 

Hormis Vincent Reynouard, qui se dit ouvertement néo-nazi, la plupart des négationnistes et tous leurs soutiens se prétendent totalement neutres vis à vis du nazisme, et même pour beaucoup ses opposants. Dans le débat public, le négationnisme ne s'impose pas par une défense ouverte de ses thèses ( de fait, très peu de gens parmi ceux qui défendent Faurisson connaissent les « arguments » qu'il invoque pour nier les chambres à gaz ), mais toujours par le biais de débats sur la liberté d'expression ou la liberté de recherche historique soi-disant opposée à la main mise de l'Etat sur l'Histoire qu'incarneraient les lois qui pénalisent l'expression des thèses négationnistes. Les négationnistes seraient des chercheurs de vérité.

 

C'est le long aboutissement d'un combat fasciste pour dépolitiser l'image du négationnisme. La dépolitisation est ce processus par lequel le négationnisme parvient à apparaître dans le débat public comme une idéologie ou une démarche historique ou militante pas forcément liée à l'extrême-droite.

 

Ce combat a commencé par la mise en avant de certains parcours plutôt que d'autres : ainsi Bardèche , premier négationniste publié avec un tirage d'importance est généralement mis au second plan des récits négationnistes sur l'histoire de leur courant.

 

Le père fondateur officiel, c'est Rassinier. Un Dieudonné avant l'heure, dans la construction du personnage, au moins. Rassinier est en effet systématiquement présenté comme l'antithèse du militant fasciste à la base : résistant , déporté, homme de gauche. Insoupçonnable, donc comme sera censé l'être Dieudonné, soixante-dix ans plus tard, parce qu'artiste, victime du racisme en tant que Noir et homme de gauche, lui aussi.

 

Si eux doutent, alors qu'objectivement ils n'ont aucune raison politique de le faire, bien au contraire, alors le doute serait permis...

 

De fait, l'histoire n'est pas celle-là, ni pour Rassinier, ni pour Dieudonné.  Le Mensonge d'Ulysse, et les textes qui l'ont précédé révèlent bien d'autres préoccupations que celles de la vérité historique . Rassinier s'y attache au départ, non pas spécialement à nier la vérité de l'extermination des Juifs, mais à dénoncer ce qu'il estime être le comportement abject de ses compagnons de déportation, en premier lieu les communistes, qu'il déteste. Déjà Rassinier ment, notamment sur une anecdote, où il décrit le communiste allemand Ernst Thaelmann, plus tard assassiné par les nazis se comportant de manière odieuse et brutale. Il sera avéré par la suite que Thaelmann n'a pas pu croiser Rassinier au camp , où il n'était pas à la période ou Rassinier s'y trouvait.(1)

 

De même , à l'époque de la publication du Mensonge d'Ulysse, Rassinier a déjà un certain passif qui n'est pas exactement celui d'un militant de gauche : il a par exemple, avant sa participation à la Résistance, fait partie d'une revue collaborationniste. Après guerre , surtout, il vit extrêmement mal son éviction à la députation par un radical . A partir de là, il commence à produire des écrits à la rhétorique antisémite classique, sous couvert de dénonciation des « banquiers » et des « réseaux ».

 

Le père fondateur est donc bien moins insoupçonnable qu'on ne le dit. Comme Dieudonné, il glissait vers la rhétorique fasciste et antisémite, bien avant de rejoindre officiellement l'extrême-droite. Son négationnisme est un aboutissement politique , pas une quête de la vérité.

 

Il en va de même pour les suivants, dont Faurisson qui se fait arrêter, jeune homme, pour avoir apposé une plaque à la gloire du Maréchal Pétain.

 

D'ailleurs au départ personne ne doute que le négationnisme ne soit que l'une des stratégies fascistes de réhabilitation du passé nazi.

 

C'est de la gauche que viendra un apport inespéré, avec notamment l'affaire autour de la Vieille Taupe. C'est cet apport qui va permettre de fausser le débat.

 

Voilà tout un tas de militants qui vont tolérer pendant des années à leurs côtés des gens qui nient le génocide. Hormis quelques-uns , dont Pierre Guillaume, la plupart ne le nient pas ouvertement eux-mêmes, une bonne partie déclare même qu'il a bien existé. Mais que là n'est pas le débat ouvert par la propagande négationniste.

 

Le débat serait « la liberté d'expression » d'une part, le sens de l'Histoire d'autre part.

 

Pour une partie de l'ultra-gauche, la « répression » contre les négationnistes , la réaction de la « bourgeoisie » , de l' « université bourgeoise »et des « médias dominants » à leur égard serait le symptôme d'un mal bien plus profond que le négationnisme : celui du capitalisme qui a cherché à ériger le génocide des Juifs en horreur absolue, le fascisme et le nazisme en repoussoir intégral pour faire passer à côté le capitalisme comme le meilleur des mondes possibles.

 

Par conséquent, il faudrait à tout prix défendre la liberté d'expression des négationnistes, même s'ils ont peut-être tort, car ce que le « système » attaque à travers eux, c'est la possibilité de remettre en cause l'horreur du capitalisme....dont le nazisme ne serait  qu'un avatar sans réelle originalité.

 

C'est ainsi que le négationnisme gagne la bataille de la dépolitisation : même si à l'époque, la fraction venue de la gauche qui va soutenir les Faurisson et consorts est numériquement ultra-minoritaire, issue de courants extrêmement marginalisés à l'extrême-gauche, ce qui pouvait sembler anecdotique à la fin des années 70, est en réalité une graine empoisonnée dont la récolte interviendra bien plus tard, le temps que ses racines aient pris.

 

Ce qui a été semé à gauche, c'est l'idée que « le négationnisme posait de bonnes questions même s'il apportait de mauvaises réponses », et qu'il n'était donc pas seulement une stratégie néo-nazie.

 

Au début des années 80, Noam Chomsky, par exemple, écrit ceci

 

« Les tribunaux français ont maintenant condamné Faurisson pour avoir, entre autres vilenies, manqué à la « responsabilité » et à la « prudence » de l’historien, pour avoir négligé d’utiliser des documents probants, et avoir « laissé prendre en charge par autrui (!) son discours dans une intention d’apologie des crimes de guerre ou d’incitation à la « haine raciale ». Dans un déploiement de lâcheté morale, la cour prétend ensuite qu’elle ne restreint pas le droit pour l’historien de s’exprimer librement mais qu’elle punit seulement Faurisson pour en avoir usé. Par ce jugement honteux, on donne à l’État le droit de déterminer une vérité officielle (en dépit des protestations des juges) et de punir ceux qui sont coupables d’« irresponsabilité ». Si cela ne déclenche pas de protestations massives, ce sera un jour noir pour la France. »

 Noam Chomsky, « Réponses inédites à mes détracteurs parisiens »,

Spartacus » n°128 (1984).

 

Contrairement à ce que tous ses défenseurs ont dit depuis, ce n'est pas la simple liberté d'expression pour tous, y compris les militants fascistes qui est défendue par Chomsky, le positionnement par rapport aux négationnistes va bien plus loin que cela.

 

Faurisson y est bien intronisé "historien", et c'est bien le fait que ne lui soit pas reconnu ce statut, qu'il soit considéré comme un propagandiste du nazisme punissable par la loi qui constitue pour Chomsky un « jour noir pour la France ».

 

Chomsky emploie également une autre expression « vérité officielle », une des expressions préférées des négationnistes pour qualifier la réalité du génocide des Juifs.

 

Or, le génocide des Juifs et plus globalement les crimes nazis ne sont pas « une vérité officielle », ils sont la réalité. Que l’État reconnaisse le réel ne transforme pas celui-ci en « vérité officielle». Il y a des mensonges d’État, il n'y pas de « vérité d’État ». Un État peut nier l'esclavage, et à ce moment, il devra être combattu par les historiens, mais le fait qu'un Etat interdise la négation de la réalité de l'esclavage, ne fait pas de celui-ci « une vérité officielle ».

 

Dès les années 80, donc, des militants de gauche et d'extrême-gauche tiennent un discours sur le négationnisme et les négationnistes qui va éminemment plus loin qu'une simple défense de la liberté d'expression pour tous.

 

Pouvait-il en être autrement ? Etait-il possible de prendre parti contre le principe même de la répression du négationnisme sans glisser d'une manière ou d'une autre ?

 

Il ne s'agit pas ici de salir ceux qui ont pris parti contre la loi Gayssot en jugeant qu'elle ne serait pas efficace, car c'est là un débat d'autant plus légitime que la prolifération des discours négationnistes n'a pas cessé depuis. Mais il importe de rappeler à ceux qui brandissent avec le plus grand culot un Vidal Naquet qui a toujours combattu fermement l'expression des discours négationnistes et a été une de leurs cibles , que celui-ci n'était évidemment pas forcément opposé à la poursuite des négationnistes au titre des lois antiracistes classiques préexistantes à la loi Gayssot.

 

Comme d'autres, il n' a jamais exigé l'impunité totale pour les néo-nazis qui se prétendent historiens.

 

Il importe aussi de rappeler qu'il y avait bien d'autres choix possibles que ceux consistant, soit, à soutenir la répression étatique soit à défendre la « liberté » des nazis à répandre le nazisme. A commencer par celui de ne pas se préoccuper du sujet du tout, ce qui a été le cas de la plupart des militants au départ. Ou si l'on voulait à tout prix montrer que le négationnisme se combat par la véritable démarche historique et politique, s'en préoccuper , justement, et écrire sur le sujet. Or l'on cherchera en vain, dans la prose des défenseurs de la liberté d'expression d'un Faurisson ou d'un Reynouard, de Quadrupani à Bricmont , des textes sur le sujet , alors même que ces messieurs exigeaient ou exigent des autres un « contre-argumentaire » aux élucubrations sinistres des néo-nazis.

 

De fait, le discours défendant la liberté d'expression des négationnistes consiste donc à imposer non seulement de supporter le crachat permanent que constitue l'expression de ces thèses, mais également très souvent de leur apporter la contradiction .

 

Il aurait fallu, donc, que l'agenda des historiens et des militants se règle sur celui des faussaires et des nazis : c'est ce que dit explicitement Bricmont, une des références antisionistes contemporaines,  dans un texte récent titré «Suggestion aux profs d'histoire ».

 

Selon lui, la seule démarche honnête de leur part, consisterait actuellement à «démonter  une à une les assertions de Faurisson pour les réfuter : montrer que les documents dont il affirme qu’ils n’existent pas, en réalité existent, ou expliquer rationnellement pourquoi ils n’existent pas, analyser autrement que lui les documents qu’il exhibe, ou restituer dans leur contexte les phrases un peu étonnantes d’historiens anti-révisionnistes citées par Faurisson. »

 

Voila le visage du « débat libre et non faussé », qui serait soit-disant la seule revendication de tous ces personnages issus de la gauche, qui se prétendent totalement neutres dans leur rapport au négationnisme : celui d'une totale soumission des non-fascistes aux exigences des fascistes concernant la manière de faire l'Histoire. A chaque nouvelle provocation déguisée sous la « démarche historique », historiens, professeurs et antifascistes auraient à répondre sérieusement.

 

Voila à quoi aboutit le soi-disant combat pour la liberté d'expression : pas étonnant dans ces conditions que les plus stratégiques des négationnistes considèrent que leur victoire ne passe pas forcement par la prise de parti ouverte a l'égard de leurs thèses, mais par la simple reconnaissance du droit à les exprimer .

 

Pierre Guillaume écrivait ceci, dans cette lettre ouverte a une chroniqueuse de Rivarol, journal de l'extrême-droite antisémite, à propos d'un article où celle-ci critique Chomsky, qui , selon elle, ne serait pas allé bien loin dans son soutien à Faurisson ou à Reynouard .

 

« En soulevant le problème de cette manière, qui prenait les belles âmes a contre-pied, et en rappelant les principes élémentaires de la liberté d’expression, Chomsky fournissait, clef en main, à Faurisson et aux révisionnistes, un bastion d’autant plus inexpugnable que les principes qu’il rappelait étaient élémentaires. Ce rappel faisait éclater d’un seul coup l’évidence. Si des principes aussi élémentaires avaient besoin d’être rappelés, c’était bien la preuve que l’on avait quitté, en cette affaire, le domaine de la connaissance rationnelle et scientifique, où l’on confronte des arguments et où tout est discutable. On était entre subrepticement dans le domaine du dogme, de la religion, de la connaissance métaphysique de vérités indiscutables… alliées a la censure et a la répression. »

 

Un peu plus loin dans cette défense de Chomsky  accusé par l'extrême-droite traditionnelle de Rivarol de ne pas aller assez loin, Guillaume ajoute :

"Il résulte de cette situation qu’un affrontement portant sur la liberté d’expression pourrait aboutir, à la condition expresse que ce rétablissement n’apparaisse pas trop évidemment comme une étape vers le triomphe des thèses révisionnistes. Par contre un affrontement portant sur l’existence de dieu, dans le rapport des forces actuel, ne peut aboutir qu’a la défaite des révisionnistes et a l’aggravation de la répression qu’ils subissent.

C’est ainsi. Les choses étant ce qu’elles sont et le monde ce que nous savons, il faut qu’une partie des forces qui sont mûres pour engager un combat contre la censure puissent penser, ou affecter de penser, qu’elles contribuent ainsi à retirer leur meilleur argument rhétorique aux révisionnistes!"

 

Aux Bricmont et aux Chomsky qui se croient autorisés a faire injonction aux historiens de démonter les argumentations délirantes de fascistes qui n'ont jamais été historiens à propos du génocide commis par les nazis, on ne peut que conseiller de commencer par répondre plutôt à ce petit précis de stratégie politique , qui les décrit pour ce qu'ils sont objectivement : au mieux de pauvres abrutis , idiots au service du négationnisme, au pire des antisémites qui ne l'assument pas publiquement, mais n'en propagent pas moins le mal. Et ce d'autant plus que Pierre Guillaume est bien, pour le coup et exceptionnellement, un expert du sujet qu'il aborde dans ces lignes : lui, n'est pas issu des sphères de l'extrême-droite, mais de celles de la partie de l'ultra-gauche où prit naissance ce qui est une des formes pernicieuses du négationnisme, ce qui est devenu en France, son expression la plus répandue : le relativisme relatif au génocide et au nazisme.

 

En définitive, la répression contre le négationnisme devient déjà dans le discours  des défenseurs de la liberté  à  l'exprimer , le symptôme visible d'une attaque de l'appareil d’État contre « les vérités non-officielles ».

 

Déja le négationnisme en soi est donc présenté au pire comme un moindre mal face au « mal réel », dont les contours sont définis assez vaguement par certains, plus précisément par d'autres :  en effet, pour une partie de l'ultra-gauche, une des grandes catastrophes théoriques et pratiques pour le mouvement révolutionnaire, c'est l'antifascisme.

 

Nombre de courants anti-staliniens développent une critique de la Résistance, du Front Populaire avant , et de l'union entre le PC et la bourgeoisie française au sortir de la seconde guerre mondiale. La plupart des courants révolutionnaires, également, ne se privent pas de dénoncer les collusions et le laisser-faire des démocraties d'avant guerre face au nazisme, comme ils continuent bien évidemment à dénoncer et à critiquer le capitalisme et ses horreurs après-guerre, et à pointer les insuffisances, et les complaisances de certaines formes d'antifascisme vis à vis de la social démocratie. Pour autant, pour l'immense majorité des militants, ceci ne remet absolument pas en cause, ni la spécificité du nazisme, et à l’intérieur même de son histoire la spécificité du génocide des juifs, dans l'intention comme dans sa réalisation effective.

 

Mais la petite cohorte des défenseurs de la liberté de Faurisson et des autres aura cependant une postérité inespérée : à l'aube des années 80, elle a introduit le négationnisme dans l'extrême-gauche, et initié un discours culpabilisateur vis à vis des militants qui le combattent.

 

Trente ans plus tard, en effet, designer les antifascistes comme des collaborateurs conscients ou inconscients de l’État et des capitalistes est presque devenu une banalité à l'extrême-gauche.

Ironie ou leçon de l'histoire, pour les libertaires et les ultra-gauchistes des années 80 qui pensaient démasquer notamment l'alliance entre les capitalistes du bloc de l'ouest et les pays du bloc de l'est faite autour de l' « idéologie de la résistance », leurs arguments visant à relativiser la spécificité du nazisme sont aujourd'hui repris par des courants qui, à nouveau, soutiennent que la révolution mondiale passe par le soutien à des dictatures sanglantes comme l'Iran ou à de tristes parodies de régimes « socialistes » comme le Venezuela de Chavez.

 

Comment en est-on arrive là ? Sans doute en partie à cause d'une obsession partagée par de nombreux courants du mouvement révolutionnaire, liée au sentiment de défaite face à la social-démocratie et à la gauche de gouvernement.  Dans une certaine pensée d'extrême-gauche, l'échec de la révolution sociale tient avant tout au fait que les prolétaires auraient été trompés par les courants réformistes et se seraient fait une illusion mortelle sur les régimes démocratiques.

 

Dans cette pensée-la, démasquer la démocratie, montrer « son vrai visage » devient le remède magique, le déclencheur de la révolution : si les prolétaires voient que la démocratie est horrible, alors ils iront vers la solution révolutionnaire.

 

Ces courants ont des 1945 la même analyse, le même espoir en ce qui concerne le stalinisme et les pays dit « communistes ».

 

Le problème de la fraction qui va basculer dans le soutien partiel ou total au négationnisme, et plus globalement chez tous ceux qui vont designer l'antifascisme comme un ennemi de la révolution, est que la critique de la démocratie va vite passer par la diabolisation irrationnelle de la démocratie. Puisque l'on doit montrer au prolétariat que le communisme d’État et la démocratie occidentale sont les ennemis à abattre, et puisque ce sont ces deux types de régimes qui ont de fait mis le nazisme et le fascisme à terre, alors présenter comme une victoire la défaite du nazisme et du fascisme est forcement contre-révolutionnaire.

 

Dans ces conditions, il faut alors démontrer que nazisme et fascisme n'étaient finalement pas pires que communisme et démocratie.

 

Ceci était déjà le sens du « témoignage » de Rassinier sur les camps, qui vise à démontrer que les détenus communistes ne vaudraient finalement pas mieux que leur bourreau SS.

 

Comment ce « témoignage » classé à gauche n'aurait-il pas retenu l'attention de Bardèche le néo-nazi qui des la fin de la guerre entame la réhabilitation du régime nazi, non pas en niant totalement ses crimes, mais en prétendant qu'aucun d'entre eux n'est différent de ceux commis par les armées alliées ?

 

Et de ce temps-là jusqu'à aujourd'hui, la diffusion du négationnisme passera d'abord par la relativisation non seulement des crimes nazis, mais aussi par celle du régime nazi.

 

Le procédé utilisé jusqu'à la nausée est simple : détacher le crime du mobile et des conditions de sa réalisation. Aligner les massacres, les actes de tortures, d'emprisonnement , de travail forcé, commis effectivement par tous les régimes capitalistes ou liés à l'URSS. Égrener le décompte des morts, par millions, de famine et d'épidémies qui auraient pu être évitées avec la simple réduction des inégalités sociales.  Et puis affirmer que l'histoire n'est qu'une longue litanie de sang et de morts et de misère, et que pour la victime, de toute façon condamnée, peu importe le motif de la condamnation.

 

Sur les réseaux sociaux, cela donne ces raccourcis censés être exemplaires et faire taire immédiatement le contradicteurs : «  la vie d'un juif mort à Auschwitz vaut-elle plus que celle d'un africain mort du paludisme ? ( ou d'un palestinien bombardé a Gaza, ou d'un prisonnier mort de faim au goulag, ou d'un vietnamien brûlé au napalm...).

 

Mais si tout se vaut, alors rien ne vaut...

 

 

Le nazisme, la planification intentionnelle de l'extermination d'une partie des habitants d'un continent en fonction de leur appartenance supposée à une catégorie ethnique et/ou culturelle et la mise en œuvre industrialisée de cette extermination est pourtant bien quelque chose de spécifique historiquement.

 

Ce « quelque chose » n'a pas fini d'être analysé soixante-dix ans après. Les controverses historiques et politiques sur ses causes, sur l'origine des régimes fascistes, comme sur leur nature et leur évolution ne sont pas tranchées.

 

La question des réactions ou des non-réactions des démocraties occidentales de l'époque comme du régime soviétique est également un enjeu de débats.

 

Et ces débats bien évidemment concernent aussi le mouvement ouvrier et ses tendances révolutionnaires : penser que l'extermination planifiée d'une partie de l'humanité ne constitue pas un évènement particulier et essentiel dans l'histoire du capitalisme et de la lutte des classes, qu'il s'agit là au fond d'un évènement comme un autre, relève au mieux de la démence.

 

 Serge Quadrupani dit tranquillement des années après , à propos de l'état d'esprit qui était celui de ses camarades au milieu des années 70

 

«  A la Vieille Taupe n°1, le nazisme et le génocide étaient très loin d'être au centre de nos préoccupations. Nous étions principalement occupés à déchiffrer les signes d'une révolution qui tardait à venir, et à dénoncer les forces contre-révolutionnaires du passé et du présent, au premier rang desquels les staliniens et la social-democratie. »

 

La phrase est claire : le nazisme et l'idéologie qu'il portait ne faisaient pas partie des forces contre révolutionnaires du passé et du présent à dénoncer, ou du moins étaient anecdotiques comparées à d'autres. Dans ce contexte, explique Quadrupani , certes Faurisson est un peu dérangeant : « Ses manières de comptable des cadavres et ses ricanements sur les récits des rescapés nous avaient fait sentir, en dehors même de tout le reste, que cet individu n'avait pas la même attitude que nous devant la saloperie du monde. » .mais « Néanmoins, nous avons, un moment, continué à le traiter comme un hurluberlu qui, malgré tout, avait peut-être mis le doigt sur des failles de l'histoire officielle. ».

 

Le « tout » du terrible « malgré tout » de Quadrunani et de ses amis , c'est « juste » la négation du génocide, et le « ricanement » antisémite devant le récit des survivants....

 

Il est vrai que Faurisson n'a pas la même attitude que Quadrupani devant la saloperie du « monde ». Négationniste assumé, il prétend lui que l'extermination planifiée n'a pas existé, et à travers ce mensonge, au moins, le vieux néo-nazi dit-il quelque chose en filigrane, accorde-t-il une certaine spécificité au génocide, une certaine importance en voulant en exonérer les nazis.

 

Le relativisme d'une ultra gauche qui finit tardivement par condamner la négation avérée du génocide va finalement encore plus loin, en ce début des années 80, dans « La banquise », au travers de la comparaison restée célèbre entre le numéro de sécurité sociale et celui inscrit sur la peau des déportés, le second étant d'une certaine manière moins grave que le premier.

 

<< Mis en fiches et cartes par la sécurité sociale et tous les organismes étatiques et para-étatiques, l'homme moderne juge particulièrement barbare le numéro tatoue sur le bras des déportés. Il est pourtant plus facile de s'arracher un lambeau de peau que de détruire un ordinateur >>

 

Délire absolu, posture littéraire provocatrice et non-réfléchie ou conviction profonde, peu importe. La question de ce qui pouvait bien animer quelques militants pour qu'ils en arrivent à se prétendre communistes en trouvant une conquête ouvrière comme l'accès aux soins , avec ses lacunes et ses défauts, plus grave qu'un génocide n'aurait absolument aucun intérêt s'ils n'avaient eu aucune postérité .

 

Malheureusement, ce relativisme obscène est aujourd'hui presque la norme dans des cercles bien plus vastes : non seulement la comparaison de tout et n'importe quoi avec le génocide des juifs est devenue chose courante à gauche, ou il faut, absolument, par exemple que chaque mesure prise contre les étrangers soit comparée avec Vichy et le nazisme, comme si elle ne pouvait être horrible et critiquable en soi.

 

Mais aussi et surtout, le relativisme relatif aux crimes du passé n'a pas abouti à une prise de conscience plus grande de ceux du présent : il n'a pas amené les masses à « démasquer » la démocratie parlementaire et bourgeoise, mais il permet chaque jour par contre de légitimer les crimes de sanguinaires dictatures.

 

Ces dernières années, une bonne partie des militants d'extrême-gauche, rouges, noirs , verts et même roses ont trouvé peu dérangeant voire utile de manifester pour la Palestine, ou contre les guerres impérialistes aux côtes de religieux intégristes, de fascistes à peine masqués, de partisans du gouvernement syrien ou iranien.

 

A l'inverse, et pour le malheur des prolétaires syriens, lybiens ou iraniens, par exemple, le « soutien » le plus timoré, le plus dénué d'actes, de quelque démocratie occidentale, que ce soit à une révolte ou à une révolution visant à renverser un dictateur suffit à beaucoup pour immédiatement considérer que la cause est « bien louche » et qu'elle ne peut que "faire-le-jeu-du-capitalisme-en-masquant-les-vrais-problèmes."

 

 

Mais contrairement à ce que pensent les tenants sincère du relativisme, dire que tous les crimes se valent , ce n'est pas valoriser les victimes du capitalisme, c'est au contraire également les banaliser. Si tout se vaut, alors rien ne vaut, et aucun combat n'a plus de sens.

 

Ne reste que l'absolue soumission devant la force brutale et dominatrice comme moteur de l'histoire, absolue soumission qui est bien celle des héritiers gauchistes du relativisme , fascinés par ces dictatures sanglantes  qui ont à leurs yeux le « mérite » de menacer ces démocraties où leur révolution fantasmée n'a pas eu lieu.

 

Dans les années 90, lorsqu'enfin, fut posé publiquement le problème de la collusion entre des militants révolutionnaires de gauche et les milieux négationnistes , deux facteurs empêchèrent de fait de crever l'abcès qui a macéré depuis , aboutissant aujourd'hui à l'existence de nouvelles collusions, à la formation d'un vaste courant animé par de nombreux militants venus de la gauche dans le sillage de Dieudonne , par des néo-nazis revendiqués et par des soutiens des dictatures iraniennes, russes ou vénézuéliennes.

 

Le premier est factuel : dans le sauve qui peut général, chacun , dans les milieux concernés, s'empressa de minimiser ses propres responsabilités en pointant celles du voisin. Certes on avait tenu des propos ignobles, mais on n'avait pas rencontré physiquement Faurisson, bien sûr, on avait dit dans La Banquise des ignominies tout a fait comparables à celles qui se disaient dans La Guerre sociale, mais il n'était pas avéré qu'on eut participé au journal La Guerre Sociale avec les négationnistes assumés...Des dizaines d'années plus tard, le même type d'arguties aura lieu à propos du copinage avec Dieudonné, la plupart des concernés postdatant de plusieurs années le début de la dérive antisémite de l'humoriste.

 

En tout état de cause, le débat sur le négationnisme dans les années 80 et 90 tourna surtout autour de la négation ouverte des chambres à gaz : finalement tant qu'on n'avait pas franchi ce cap là, devant plusieurs témoins et de manière répétée, l'honneur s'avérait à peu près sauf, des lors qu'on consentait à s'excuser de quelques excès , qu'on avait après tout commis « pour la bonne cause ».

 

Que cette orientation du débat ait permis à quelques raclures de poursuivre leur petite carrière littéraire ou militante n'est pas le plus grave, dans un monde où Faurisson monte sur la scène du Zenith de Paris, devant des milliers de personnes.

 

Le principal problème réside dans le fait que la réduction ab faurissonem du négationnisme permet encore aujourd'hui à ses thuriféraires et soutiens de voir leur discours minimisé : pour beaucoup de gens, le négationnisme se réduit à l'acte réitéré de nier ouvertement la réalité même du génocide, et la sphère négationniste est circonscrite alors aux quelques-uns qui se livrent à ces actes.

 

C'est pourtant essentiellement au travers de la stratégie de présentation du négationnisme comme une thèse historique qui devrait non seulement pouvoir être exprimée mais aussi considérée comme digne d'être prise en compte dans le débat, et au travers des discours relativistes sur ce qu'est un génocide, sur ce qu'est l'idéologie nazie que le négationnisme se répand .

 

Et sa diffusion n'est pas seulement un crachat contre les victimes passées, une oppression antisémite intolérable, mais aussi une arme de propagande massive au service des nouveaux fascistes et des dictatures les plus sanglantes.

 

(1) http://www.phdn.org/negation/rassinier/deportation.html

Par Luftmenschen
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Mercredi 21 septembre 2011 3 21 /09 /Sep /2011 22:01

  au bout du cheminAndreas Breivik prétendait que les musulmans étaient le plus grand mal de la Terre et qu'ils avaient été amenés à la toute-puissance par les communistes depuis 1945.

 

Mais lorsqu'il a choisi de passer à l'acte, Andreas Breivik n'est pas allé flinguer le président de la Corée du Nord. Il n'a pas non plus ciblé un dirigeant musulman.

 

Andreas Breivik est allé tuer des jeunes gens venus assister et participer au camp organisé par un parti social-démocrate. Des jeunes gens qui pour la plupart étaient gamins ou même pas nés pendant la période à laquelle le tueur fasciste fait référence.

 

Pendant toutes ces années de réflexion et d'élaboration de son plan, pas un seul instant, Brevik n'a pensé à aller rejoindre les partisans de ses théories qui pullulent de par le monde : il n'est pas allé se battre en Tchétchénie, en Serbie ou ailleurs. Forcément, cela l'aurait mis dans une situation tout à fait différente, armé...mais contre d'autres hommes armés, pas contre des jeunes gens dont beaucoup étaient en maillot de bain.

 

Pourtant, Breivik se définit comme un chevalier, fait référence à l'ordre des Templiers. Sans avoir un seul instant, toutes ces années, réfléchi au ridicule monstrueux mais ridicule quand même de sa comparaison. Breivik n'a vu aucun souci à mener ce qu'il appelle une « croisade », en parcourant quelques dizaines de kilomètres, pour combattre contre ses compatriotes désarmés.

 

Dans l'imaginaire du jeune fasciste, il est un combattant courageux, et rien ne le fera douter de ça.

 

Le manifeste d'Andreas Breivik fait 1500 pages. De fait, la longueur, les redondances, les références innombrables à des théoriciens multiples, mais aussi les digressions sur une anecdote constituent une caractéristique commune de ce manifeste avec une littérature qui a connu beaucoup de succès ces dernières années : le pamphlet conspirationniste, sous forme d'écrit ou de vidéo, et quel que soit son contenu précis est toujours extrêmement long.

 

Pourquoi cette longueur ? Pour en avoir une idée, on peut par exemple, se pencher sur l' « explication » donnée par Alain Soral de la tuerie d'Oslo. Pour tous les fascistes qui ne sont pas prêts à assumer les tueries de masse dans l'immédiat, l'affaire Breivik était évidemment un peu gênante. Il fallait donc qu'elle ne soit pas ce qu'elle paraît et même l'inverse de ce qu'elle paraît.

 

Pendant de longues minutes, Alain Soral va parler du sionisme, de l'affaire DSK, de la guerre en Libye, de tout sauf de l'extrême-droite pour en arriver finalement à cette conclusion : les attentats d'Oslo fragilisent Marine Le Pen, il s'agit donc d'un complot du système contre le Front National.

 

Comment est-ce possible, quels sont les faits qui permettraient de relier Breivik à des « agents du système » ? Soral ne pose pas cette question et n'y répond pas. Il se fonde simplement sur d'autres complots antérieurement bâtis par lui-même, dans lesquels le « système » mettait Marine Le Pen en avant parce qu'ainsi la victoire était assurée pour le candidat du « sionisme international », DSK, en 2012. Celui-ci ayant eu quelques problèmes, le « système » a dû changer ses plans : il fallait faire baisser Marine Le Pen dans les sondages, et pour ce faire la décrédibiliser avec un attentat  commis par un soi-disant militant d'extrême droite...en Norvège.

 

Résumée en quelques lignes, la thèse de Soral est évidemment totalement absurde : mais toutes les thèses conspirationnistes le sont de la même manière, pas seulement dans leur désignation d'ennemis imaginaires qui sont parfois carrément des extraterrestres ou des immortels à la Highlander, mais dans le comportement imputé à ces ennemis imaginaires. L'exemple le plus monstrueux mais aussi le plus probant est celui du complot sioniste élaboré dès le 19ème siècle et qui aurait trouvé son aboutissement avec la création de l'Etat d'Israel, après que les « sionistes » aient objectivement soutenu le nazisme pour se faire passer pour des martyres. Prenons un instant pour argent comptant ce que pensent les fascistes des Juifs : des hommes très intelligents connectés entre eux comme aucun autre peuple ne l'est, ayant à leur disposition des moyens qu'aucun autre peuple n'a, l'argent et le contrôle des hommes politiques partout dans le monde depuis deux millénaires.

 

Avec toute cette puissance, toutes ces possibilités, ce peuple ne trouve pas d'autre méthode pour obtenir un bout de terre somme toute assez petit que de mettre au pouvoir les nazis dont même les négationnistes s'accordent à dire qu'ils ont persécuté les Juifs et leur confisqué leurs biens matériels ? Ce peuple , contrairement à toutes les autres nationalités qui ont émergé au 19ème siècle et exigé un Etat, n'a pas d'autre solution que provoquer son propre massacre pour obtenir ensuite réparation ?

 

Et pourtant ça marche. Et pourtant, démonter point par point ces théories absurdes n'a absolument aucun effet sur celui qui est entré de plein pied dans la logique conspirationniste.

 

Nous ne parlons pas ici de ceux qui la propagent pour leurs propres intérêts politiques et n'y croient pas eux-mêmes un seul instant. Mais de tous ces gens qui n'en ont visiblement aucun, et pourtant deviennent un jour des convaincus définitifs que plus rien n'ébranlera.

 

Ces dernières années, nombreux sont ceux, à gauche et à l'extrême-gauche qui ont vu des camarades sombrer et changer irrémédiablement, pour finalement se retrouver côte à côte avec des militants clairement membres de cette extrême-droite qu'ils avaient affirmé combattre depuis des années.

 

Nombreux sont ceux qui font aujourd'hui cette amère expérience après avoir écrit un article qui pointe objectivement l'appartenance de tel ou tel mouvement conspirationniste à la sphère fasciste, qui recense toutes les preuves montrant que tel militant fréquente des néo-nazis ou des membres du Front National. La démonstration n'a jamais l'effet attendu : l'ex-camarade devenu conspirationniste n'est pas horrifié par ces révélations, il ne subit aucun choc particulier, il ne se remet en cause sur rien. Au contraire, c'est généralement à ce moment-là qu'il rompt définitivement les liens avec son ancien camp et décide que l'ennemi est désormais l'antifasciste. C'est à ce moment qu'il assume totalement d'être ce qu'il est devenu depuis longtemps, un militant du fascisme.

 

Lorsqu'en 1941, la Shoah par balles commence en Pologne et se poursuit tout au long de l'avancée allemande en Russie, les Einsatzgruppen, composés de nazis convaincus et formés ne seront pas les seuls exécutants des massacres de masse, pas les seuls à tuer dans la même journée , un par un, tous les habitants d'un village, les hommes, les femmes, les bébés et les vieillards.

 

En renfort, des réservistes qui jusqu'ici n'ont même pas participé à la guerre en tant que telle, sont envoyés sur le front de l'Est : ces hommes, pour beaucoup, ont la quarantaine et n'ont donc pas éduqués dès leur plus jeune âge par l’appareil d’Etat nazi, beaucoup d'entre eux ne sont pas membres ou alors membres très récents du NSDAP.  Pourtant quelques semaines après leur arrivée, tous sans exception participeront physiquement aux tueries de masse, alors même que le choix leur est laissé de ne pas le faire.

 

Les officiers de l'encadrement nazi, avant les massacres prennent soin de leur expliquer la « raison » de ces massacres de civils : les Juifs ont provoqué collectivement la guerre, les Juifs sont prêts à tout  pour éradiquer les aryens, les enfants sont des fanatiques encore plus dangereux que leurs parents, car le soldat allemand s'en méfiera moins et se laissera tuer par surprise.

Les recherches sur cette partie de l'extermination n'ont eu lieu que dans les années 90 , et elles ont provoqué un immense débat en Allemagne et ailleurs : notamment parce qu'elles mettaient en lumière une réalité difficilement supportable : le nazisme et sa dimension exterminatrice n'était pas seulement incarnée par des fanatiques. A un moment quelque chose s'était produit dans la conscience collective, quelque chose qui allait amener des gens ordinaires à tuer massivement, eux qui n'avaient jamais tué, et pas dans le cadre d'une guerre face à des hommes armés, mais dans le cadre de massacres commis sur des civils sans défense. Pas lors de bombardements qui éloignent la vision de la mort, mais lors de journées entières passées dans sa réalité concrète, le sang et les hurlements d'une victime après l'autre.

 

Entre la croyance et le besoin absolu de faire comme si l'on croyait, la frontière est parfois très floue. Lorsque le bénéfice qu'on croit retirer de l'appartenance à un groupe donné nous paraît essentiel, et que cette appartenance est conditionnée à l'adhésion à certains principes, à certains comportements qui en eux même sont visiblement barbares, l'existence d'une justification devient impérative.

 

La grotesque théorie du complot qui aurait impliqué même les enfants Juifs était cependant la seule qui permette, même de manière démente de justifier leur assassinat. Et refuser de tuer ces enfants, c'était pour le réserviste allemand s'exclure de la communauté nationale, et pas idéologiquement, mais immédiatement, se retrouver brusquement séparé de son unité en temps de guerre, dans un pays étranger, rapatrié ensuite mais de manière humiliante.

 

Dans ce contexte, la question de l'absurdité de la théorie elle-même n'avait évidemment pas la moindre importance, au regard de ce qu'elle apportait en étant partagée publiquement par les hommes d'une même unité : en scellant la déshumanisation totale des victimes, réduites aux parties d'un tout défini comme le mal absolu, elle évitait toute remise en cause aux bourreaux, concernant leur propre humanité et la portée de leurs actes.

 

Nous ne sommes pas en 1941, et les adeptes du conspirationnisme ne sont nullement confrontés au choix et à la situation des allemands réservistes face à l'extermination des juifs.

 

Pourtant, en Norvège, un jeune homme parfaitement ordinaire, qui avait grandi dans une société pacifiée où la violence physique n'est pas quotidienne, a lui aussi pu tuer l'un après l'autre pendant presque une heure, des dizaines de personnes, une par une, dont de nombreux adolescents, soutenu par une logique similaire à celle de ces réservistes allemands, une logique qui organisait le monde autour d'une nouvelle morale, excluant de fait une partie de l'humanité, une logique qui décrétait une guerre en cours et désignait l'ennemi en ces adolescents, un ennemi bien pire en maillot de bain qu'en uniforme, justement parce qu'il n'est pas ce qu'il paraît être.

 

Cette phrase là est le soutènement de toutes les théories du complot, et elle vise ouvertement l' « ennemi », mais ce n'est pas sa seule signification. La deshumanisation de l'autre n'est pas sa seule fonction.

 

double-malefique.jpg Revenons à Alain Soral. Si la théorie du complot « sioniste » est fausse, alors la biographie du monsieur est bien creuse : chroniqueur de « tendances » dans les années 80 et 90 , acteur occasionnel, capable de regrouper ses chroniques sur la mode ou les femmes en un bouquin en y ajoutant quelques transitions vaseuses, réalisateur d'un unique film sur la drague unanimement considéré comme raté, invité très secondaire des talk-shows comme faire valoir de sa sœur plus connue, ou pour meubler un peu le vide entre deux stars chez Ardisson, Alain Soral comme tant d'autres intermittents de la télé a raté le virage des années 2000. Les candidats à la médiocrité médiatique sont nombreux, la concurrence est rude.

 

Mais Alain Soral, contrairement à tous ces autres types tombés dans l'oubli, n'a pas été victime de la logique médiatique du bouffon jetable et interchangeable, une logique qui ne vient pas de tel ou tel patron de télé, mais du fonctionnement même des entreprises télévisuelles. Alain Soral est une victime du « complot sioniste » et cela change tout.  

Ou plutôt il le dit et ça change tout.

 

Peu importe que Patrice Drevet ou Laurent Petit Guillaume n'aient pas fait de sorties antisémites et aient également été écartés du petit écran, peu importe qu'Alain Soral ait planté sa carrière bien avant ses sorties antisémites.

 

La logique conspirationniste réécrit tout, et notamment le passé, elle révèle le sens caché des vies qui sans elle, trouvent des explications moins glorieuses.

 

Dans Mein Kampf, le Juif tout puissant et animé d'un dessein maléfique fait des pérégrinations misérables et banales du jeune Adolf Hitler, de son ratage politique et de son coup d'Etat avorté semblable à mille autres, une épopée fantastique et courageuse face à l'ennemi.

 

Le même Juif fait de l'ascension ratée du petit bourgeois en crise Alain Soral la même chose, car le Juif est celui qui a repéré ce que personne d'autre n'avait vu, un homme exceptionnel chez ce chroniqueur opportuniste et vide. Les « sionistes » qui sont « derrière chaque divorce » avaient déjà vu que les sorties de Soral sur ces salopes de bonnes femmes qui aiment les durs, n'étaient pas ce qu'elles paraissaient être, de la vulgarité banale, mais une remise en cause de l'Empire du Juif, qui flatte les femmes pour mieux castrer leurs hommes.

 

Si l'on associe souvent fascisme et crise capitaliste, peut-être reste-t-on trop dans l'économisme, dans le constat des difficultés quotidiennes de la majorité de la population, qui les amène à choisir le camp fasciste. Mais il faut comprendre qu'un licenciement n'est pas juste la perte d'un salaire, que l'impossibilité de construire une carrière, d'acheter une maison à crédit ou autre, n'est pas seulement une frustration matérielle, qu'elle entraîne une crise du sens de la vie, tout simplement.

 

De même au sein du mouvement ouvrier organisé et de la gauche progressiste qui regroupe aussi des membres de la couche moyenne, la crise se matérialise par une offensive bourgeoise qui ne détruit pas seulement les droits sociaux acquis lors de périodes antérieures du combat de classe. La bourgeoisie s'attaque frontalement au mouvement, qui pour une grande part avait pris l'habitude d'une certaine reconnaissance sociale de sa part, notamment dans ses couches supérieures.

 

Le militant syndicaliste, habitué à être écouté à défaut d'être entendu n'est plus rien, le militant droit de l'hommiste ou réformiste , qui était considéré comme « représentant » d'une partie de la société est raillé et décrédibilisé comme ringard , décalé et inutile face aux « nouveaux enjeux de société ».

 

La crise capitaliste est aussi ce moment où la bourgeoisie décide qu'accorder aux prolétaires l'illusion d'être des individus maîtres de leur destin est quelque chose qui coûte trop cher. Ce moment où chacun est ramené à la réalité brutale des rapports sociaux qui permettent la perpétuation du système, ou l'égalité entre les hommes est au mieux une fiction fragile.

 

La conscience de classe qui en découle est d'abord une conscience négative, par conséquent, elle n'amène pas automatiquement la naissance d'une démarche de révolte positive.

 

Il n'y pas de fierté prolétaire en soi, et lorsque la bourgeoisie nous ramène brutalement à la réalité de la condition d'exploité, le premier réflexe est certes la haine de l'exploiteur, mais aussi la haine de soi, mais aussi l'envie d'appartenir à la classe qui a un statut social enviable.

 

La joie du combat avec les autres exploités, le sentiment merveilleux d'estime de soi et des autres qui naît dans la lutte ou l'on apprend la solidarité, ou la construction collective fait éclore de nouvelles structures sociales fondées sur des valeurs positives est quelque chose qui doit être éprouvé pour devenir réel à nos yeux.

 

Mais cela nécessite un premier pas, celui de l'entrée en lutte et des conditions extérieures, la proximité d'une lutte. Entrer en lutte, c'est toujours mettre en jeu le peu qu'on a à perdre, une stabilité de plus en plus illusoire et temporaire de la vie quotidienne.

 

Pour toutes ces raisons, une partie des prolétaires ne franchit pas le pas, et reste bloquée au stade de la haine, haine du système perçu comme injuste, mais aussi haine de soi, et sentiment d'avoir raté sa vie.

 

Une autre partie se retrouve dans les structures du mouvement social, de la gauche ou de l'extrême gauche constituée : mais celle-ci, dans la période de crise du capitalisme actuel se retrouve dans un état de faiblesse extrême. Sa structure et sa logique correspondent à une période antérieure de la lutte des classes, celle où la bourgeoisie accordait encore une grande importance au maintien d'une certaine paix sociale, et en conséquence accordait certaines concessions aux « représentants » souvent auto-proclamés du mouvement ouvrier. Ce modèle n'existe plus, mais la gauche fait comme si et subit donc défaite sur défaite. L'ambiance dans ces structures est donc tout aussi déprimante que celle de la société en général.

 

Face à l'impuissance, la théorie conspirationniste offre le fantasme de la puissance : quelles que soient ses variantes, elle offre l'apparence de la révolte réussie, sans pour autant nécessiter une remise en cause de soi.

 

shadokToutes les théories du complot offrent sur un plateau, à la fois un ennemi surpuissant et vague qui permettra de justifier tous les échecs, et dans le même temps des « représentants » de l'ennemi facilement attaquables parce qu'ils appartiennent à des minorités déjà dominées dans le système capitaliste.

 

Dans l'univers de la conspiration, le camp du Bien est constitué de tous ceux qui dénoncent l'Enne mi, et le dénoncer suffit à être exempté de toute interrogation sur son propre camp. Tout ce qui est « mal » en ce monde vient de l'Ennemi, pas de nos propres actes, et au-delà, le Mal ne peut exister en dehors de l'Ennemi. Ce qui n'est pas l'Ennemi, est le Bien, et c'est tout.

 

On le voit très bien dans les théories du complot « sioniste » ou  « islamiste ».

 

Dans les deux cas, l'adhésion au conspirationnisme va toujours de pair avec le rapprochement concret avec diverses émanations du fascisme organisé ou de l'intégrisme religieux.

 

Le complot « Juif » ou « sioniste » est le sas presque obligatoire pour celui qui va se ranger aux côtés des dictatures de l'islam politique ou des régimes populistes sud-américains. Grâce à la théorie du complot « sioniste», tout énoncé des faits sur les atrocités commises par ces régimes devient soit un mensonge, soit une manœuvre destinée à salir le camp des Résistants. Et si l'adepte du conspirationnisme veut bien admettre que ces régimes ne soient pas tous « blancs », il le justifiera toujours par le fait que l'Ennemi sioniste ou Juif a créé la situation de guerre initiale qui amène ces quelques « excès ».

 

De même le complot « islamique » va permettre au locuteur qui l'énonce de pouvoir tenir exactement le même discours raciste qu'un fasciste classique et de collaborer avec ces fascistes assumés, mais toujours au nom de la lutte contre ce Mal absolu que personne ne voit et qui justifie tout.

 

Le fascisme est la structure politique qui correspond à la forme la plus brutale du capitalisme, le conspirationnisme est le mécanisme par lequel une partie du prolétariat va être amené à soutenir cette structure politique.

 

Le conspirationnisme est la forme la plus aboutie de ce que certains appellent l'anticapitalisme romantique.

 

Dans le cadre de la théorie conspirationniste, l'oppression des minorités, matérialisée par la violence quotidienne, physique et verbale contre ces minorités devient un acte de révolte et de résistance contre le « système ». Par un renversement du sens absolu, la guerre de tous contre tous, pilier du capitalisme remplace la solidarité universaliste, fondement du véritable mouvement ouvrier.

 

Dans le cadre de la théorie conspirationniste, le prolétaire qui s'en prend à d'autres prolétaires, ceux-là même qu'on lui désigne, ceux-là même qui sont déjà les boucs émissaires des politiques, n'est plus un lâche et un barbare, il est celui qui a tout compris et s'attaque à l'ennemi « véritable ».

 

Dans le cadre de la théorie conspirationniste, celui qui se range du côté des forts et de la bourgeoisie, devient celui qui fait acte de courage devant l'Ennemi.

 

Pour toutes ces raisons, faire une différence théorique et pratique entre les fascistes et les « conspis », néologisme apparu récemment à l'extrême-gauche , ce n'est pas faire autre chose que souscrire en partie à la théorie conspirationniste, et admettre que les choses ne sont pas ce qu'elles paraissent, et que certains fascistes ne sont pas « vraiment » des fascistes.

 

Il n'y a aucune différence entre celui qui s'attaque à une femme voilée parce qu'il pense que c'est une sale Bougnoule et celui qui s'y attaque en prétendant le faire parce qu'elle serait membre d'une confrérie d'innombrables venue sciemment attaquer l'Occident.

 

Il n'y a aucune différence entre le nazi qui justifie les chambres à gaz et l'extermination du passé, et  l'apprenti négationniste qui met en doute certains « détails » de l'histoire et la bonne foi des victimes, pour justifier les persécutions antisémites du présent.

 

ceci est une pipeL'antifascisme ne peut consister seulement à démontrer les proximités entre les fascistes et les conspirationnistes, car ce discours seul ne fait que légitimer la théorie conspirationniste, en faisant comme si elle n'était pas à proprement parler une théorie fasciste.

 

Le conspirationnisme n'est pas une passerelle vers le fascisme, et ceux qui défendent ces théories ne sont pas à la croisée des chemins entre la révolution sociale et le ralliement au fascisme, ils sont déjà arrivés au bout de la route, ils sont des fascistes comme les autres.

 

Andreas Breivik n'a pas tué des dizaines de personnes, parce qu'il aurait été convaincu par son propre manifeste.

 

Andreas Breivik a écrit ce manifeste parce qu'il était déjà certain de vouloir tuer des dizaines de personnes, et qu'il avait besoin d'une théorie qui justifie la barbarie et la lâcheté.

 

 


Par Luftmenschen
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Samedi 25 juin 2011 6 25 /06 /Juin /2011 17:20

Insécurité bellevilleCe dimanche, Place de la République, l'uniformité se situait du côté de la police : gardes mobiles, CRS et des dizaines de civils unis pour gérer une bien étrange et involontaire cohabitation.

La Place de la République, c'est d'abord ses tentes Queshua, alignées sur les pelouses, qui depuis longtemps ne ramènent plus l'intérêt médiatique qu'elle suscitaient du temps des Don Quichotte. Campements évacués et régulièrement réinvestis par des pauvres de partout.

D'autres « campeurs », volontaires,  ont un peu plus l'attention des journalistes : les « Indignés » qui sont quelques centaines ce dimanche à République, et ont annoncé leur intention de s'installer quelque part.


C'est quoi objectivement un « Indigné » ? Difficile de se faire une idée en regardant ce cortège aux slogans décalés, qui exige la démocratie « réelle » ( sommes nous en démocratie « irréelle ? » ) et scande le slogan de la République française «  Liberté, Egalité, Fraternité », des fleurs à la main. Le tout, de l’extérieur, avec ses pancartes qui parlent du « peuple » et des « citoyens » ressemble à un étrange mixage entre le défilé d'un mouvement de jeunesse chevènementiste et un carnaval de quartier néo-hippie. Certains des jeunes "Indignés"  échangent leurs tracts avec d'autres militants, qui ont aussi choisi "Liberté, Egalité, Fraternité" comme devise. Mais ceux-là y ont ajouté "Sécurité". Il s'agit d'associations chinoises qui entendent réagir par une manifestation de masse à l'agression qui a plongé le fils d'un restaurateur de Belleville dans le coma.


Cette manifestation-là regroupe des milliers de personnes. Au début, avec notre regard extérieur on ne voit que des « Chinois ». Il faut bien le dire, la communauté chinoise dans la culture française commune est un ensemble indistinct, et nous avons l'habitude de penser qu'elle est tellement différente de nous qu'on ne peut rien y comprendre du tout.


Pourtant, il n'est pas très difficile de repérer la diversité sociale qui existe dans ce rassemblement : il rassemble beaucoup de familles avec leurs enfants , mais aussi des groupes de jeunes fashion victim et d'autres plus proches, vestimentairement parlant, des jeunes des quartiers populaires parisiens abonnés aux marques sportives. Au milieu de ces milliers de gens, le staff organisateur se repère très vite : d'abord par son service d'ordre. La précédente manifestation organisée l'année dernière a fini en émeute, et a priori les organisateurs ne veulent pas que ça se reproduise, le SO est donc partout .D'autres sont chargés de distribuer des macarons par milliers à coller sur les vêtements, et d'autres encore distribuent des visières à fleurs, bleues pour les garçons, roses pour les filles.


Plus tard un stock de petits drapeaux français fera son apparition. Au moins trois camions, plusieurs sono, pas mal de mégaphones...et quatre ou cinq slogans uniques, «  Liberté, égalité, fraternité sécurité » étant le plus scandé...

- Alors est-ce une manifestation « fasciste », « sécuritaire », « réactionnaire », et est-ce seulement cela ? ?

 
- Les « Chinois » sont-ils manipulés, par les leurs ou par des « Français » ?

Les fascistes pour commencer. De l'extérieur, beaucoup de choses laissent penser que l'extrême-droite française est partie prenante de cette affaire, notamment parce qu'en dehors des associations chinoises, les seuls à avoir repris officiellement l'appel sont le site Fdesouche et ses satellites qui avaient déjà fait la même chose l'année dernière.
 Mais les apparences sont trompeuses. Lorsqu'on lit les centaines de commentaires postés à la suite de l'article d'appel à la manifestation, on voit qu'UN seul commentateur insiste d'abord pour
que les militants et sympathisants se joignent à cette manif. Il prétend connaître du monde, mais rien dans ses propos ne le confirme.
Finalement, ce sont tout au plus une dizaine de fascistes directement affiliés à l'extrême-droite de diverses tendances qui seront présents et visibles au rassemblement, et cette observation est confirmée par leurs commentaires amers postés sur le site après la manifestation.
Sur place, ils ne connaissent personne, hormis leurs potes et se rassemblent entre eux, la plupart jeunes, siglés Lonsdale ou « Nationaliste autonomes lorrains ».


De plus, même à terme, la jonction entre l'extrême droite organisée française et ces mobilisations aura bien du mal à se faire : il suffit pour s'en convaincre de lire le torrent de boue raciste déversé par une partie des commentateurs de fdesouche contre les « Jaunes encore plus malins que les muzz parce qu'ils endorment tout le monde avec leur drapeau français ». Et de lire la prose de l'autre partie et sa condescendance infinie envers ces petits Chinois qui travaillent dur sans rien demander. -- La palme revenant à un des participants à la manifestation qui se vante d'avoir profité de la force du nombre pour s'en prendre à un gamin de douze ans d'origine maghrébine. (1).

- Alors qui organise cette manifestation ?

Il n'est pas forcément utile d'aller chercher d'exotiques clichés sur la « communauté impénétrable » et ses étranges réseaux semi-mafieux, semi-traditions millénaires incompréhensibles.


En fait la lecture des articles de journaux consacrés à cette manifestation comme à celle de l'année dernière donnent une clef beaucoup plus couleur locale : celle d'une bataille pour la représentativité au niveau de l'Etat et de la Mairie, des financements et des collaborations éventuelles qui vont avec.
Qu'il s'agisse de HUIJI ou de l'Association Chinoise pour le Progrès des Citoyens, plus en pointe cette année dans la représentation médiatique de la manif, puisqu'HuiJi a eu de gros problèmes financiers ( voir plus bas ) ,on est assez étonné, en visitant leurs sites, ou en regardant leur objectif initial : rien de visiblement sécuritaire, mais de l' « accompagnement administratif », de l' « activité sociale et culturelle », de la « médiation » , de l' « intégration ».

Toutes choses qui permettaient encore, il y a quelques années d'avoir pignon sur rue, des locaux, des salariés, des subventions, et d'être considéré comme l'interlocuteur représentatif de la mairie et de la Préfecture.
Mais il y a eu un tournant, à la fois national, après 2007, et local lorsque la deuxième mandature de Delanoë a commencé. Précédemment, à Paris notamment, la privatisation du social a entraîné le développement d'un secteur privé associatif dans lequel il était possible d'évoluer économiquement de manière très positive, dès lors qu'on se targuait de représenter au choix une « communauté » ou une catégorie particulière d' « exclus » voire même les deux. L'accès aux droits, à la santé quotidienne, à l'hébergement, au savoir (cours du soir et alphabétisation notamment ) , mais aussi aux activités culturelles et sportives sont passés d'une gestion plutôt municipale et départementale à une délégation au privé sous couvert de « participation ». Ces délégations de compétences représentent encore aujourd'hui des sommes énormes du budget parisien et ont donc amené le développement d'un secteur associatif para-public très important.


A Paris, la volonté initiale de Delanôe était aussi de maîtriser les luttes sociales, notamment celles issues de l'immigration, et leur importance et leur force nécessitaient un solide soutien financier et
matériel à une bureaucratie capable de les diriger efficacement et d'empêcher toute attaque de la politique de la mairie.


Mais depuis, la donne a changé : la répression brutale plutôt que la pacification sociale a été totalement assumée au niveau national, et la privatisation associative du social et du culturel à destination des classes populaires parisiennes s'est révélé n'être que le préalable à la destruction totale du secteur. Les financements se sont asséchés parfois très brutalement. Seuls ceux qui acceptaient notamment la dynamique raciste et anti-pauvres mise en place, et y contribuaient, avaient des chances d'obtenir un répit : raison pour laquelle par exemple , l'association HUINJI se retrouve participante aux débats sur l' « identité nationale » organisés à la Préfecture et obtient  une habilitation pour une « enquête-médiation » sur l'insécurité en 2009.
A cet assèchement étatique des financements, s'ajoute le nettoyage effectué par le Département et la Mairie. Ces dernières années, et malgré une communication très « sociale », Delanöe et ses élus ont fait le ménage : désormais quelques réseaux associatifs, les plus professionnalisés, qui ont avalé pas mal de structures plus petites, sont privilégiés au détriment d'initiatives plus localisées et moins aisément contrôlables, notamment parce qu'elles sont parfois encore traversées par un vrai investissement des habitants des quartiers.


C'est à partir de cette politique que des structures comme Aurore ont pu investir tous les champs du social tandis que d'autres se retrouvaient contraintes de mettre la clé sous la porte ou ….de chercher d'autres alliances ou d'autres rôles sociaux qui puissent leur apporter reconnaissance et financement.


HUIJI est ainsi mise en redressement judiciaire en 2010. Le discours de cette association sur les manifestations, au départ issue de la lutte des sans-papiers illustre bien la contradiction inhérente à ces structures : en 2010, elle n''est pas organisatrice officielle de la manifestation, mais publie cependant un long communiqué où de fait , elle appelle tout le monde à s'y joindre.

 

Si le « social » n'a plus les faveurs des pouvoirs publics, la caution sécuritaire peut être un rôle extrêmement lucratif et reconnu. A condition qu'on accepte aussi de changer le « public-cible » qu'on est censé représenter.

C'est finalement ce dont témoigne l'évolution des associations chinoises, et de la manière pour elles d'être reconnues comme réprésentatives : elles ont à nouveau retrouvé l'oreille de la mairie et de la Préfecture. Une réunion a bien eu lieu avec la police et l'adjoint à la Vie associative de la Ville de Paris, celui qui tient les cordons de la bourse à subventions : mais c'est à propos de la sécurité et dans un des restaurants les plus prospères du quartier que la réunion a lieu le 15 juin.
Pour autant, il ne s'agit pas de dire que ce conglomérat de patrons et de commerçants, d'associations en recherche de représentativité et de subventions, et d'élus socialistes qui cavalent derrière la droite et l'extrême droite a inventé l' « insécurité ».


La vie des prolétaires de l'Est Parisien est difficile, souvent dangereuse et violente : la destruction des droits sociaux l'a aggravée.


La proportion de gens qui n'ont plus aucun filet de sécurité sociale s'accroît : sans salaire, sans minima sociaux de plus en plus souvent, sans soin, souvent sans toit, et réduits à une survie qui passe souvent par la prédation envers ceux qui sont dans la même situation. L'insécurité, c'est effectivement cette guerre permanente des pauvres contre les pauvres.
Mais ce sont aussi les incendies meurtriers, la gale ou la tuberculose qui réapparaissent faute d'accès aux soins et à la prévention.
C'est l'exploitation effrénée et sans entraves permise par la destruction des droits sociaux et la chasse aux pauvres. Ainsi, la disparition des titres de séjour de dix ans et les « régularisations par le travail » ouvrent de nombreux horizons aux patrons : chinois ou pas, pas mal de salariés en sont réduits à accepter des salaires et des conditions de travail avec contrat qui sont pires que celles qu'ils avaient en étant sans-papiers. Parceque le contrat lui-même est désormais considéré par le patron comme une partie de ce salaire, parce qu'il conditionne le renouvellement du titre de séjour.
C'est aussi le racisme, l'antisémitisme, le sexisme distillés par le pouvoir et qui ont contaminé les exploités.

Dans le discours des gens interrogés dans la manifestation et celle de l'année dernière, ce racisme est dénoncé : et effectivement, on est tous un peu remis à notre place par ces chinois qui disent tout haut ce qu'on dit d'eux souvent, aussi tout haut, pour « rigoler » : les petites fourmis et
leur communauté fermée, bien gentils et plein de fric, mais qui tout de même envahissent « nos » quartiers à la vitesse grand V.


Il y a donc bien une « insécurité » vécue par les prolétaires d'origine chinoise, d'ailleurs sinon, ces manifestations ne seraient pas aussi massives, sauf si l'on souscrit à la thèse raciste encore, selon laquelle les Chinois agiraient comme un seul homme sur l'ordre de leurs « chefs ».
La preuve que cette thèse est fausse réside dans la contradiction présente à l'intérieur même de ce mouvement : sur le groupe Facebook, certains commentateurs insistent sur le fait qu'il ne faut pas qu'il y ait des revendications sur les papiers et la régularisation comme cela a été le cas l'année précédente. Pourtant il y aura bien une banderole sans papiers sur le terre-plein de la République ce jour-là, et elle évoque la caravane partie de Nice qui regroupait des gens indistinctement de leurs origines pour la régularisation de tous....qui n'est évidemment pas dans l'intérêt des patrons, des commerçants et des élus qui organisent la manifestation. Et même dans les médias, après la manifestation, la question sera évoquée.

Pourtant, cette manifestation a bien été globalement une marche sécuritaire et diviseuse : à demi-mots ce sont bien les Arabes et les Noirs de Belleville qui sont visés, même si consigne a été donnée de ne pas les nommer ainsi.
Cela ne procède pas d'une quelconque manipulation de l' « extrême-droite » : mais essentiellement de la politique menée dont nous avons parlé plus haut, et qui allie chasse aux pauvres et soutien à la petite bourgeoisie, et au communautarisme, qui constitue la condition du maintien de sa domination brutale.
C'est la raison pour laquelle, si les préjugés des autres prolétaires envers les Chinois sont dénoncés, les organisateurs de la manifestation font l'impasse sur la source de ces préjugés : ce ne sont pas les autres habitants de Belleville qui fabriquent les reportages sur la « communauté » riche, mystérieuse et tentaculaire qui fait main basse sur les quartiers, mais les chaînes de télé qui en ont fait un marronnier.
Ce ne sont pas les parisiens pauvres qui ont lancé les hostilités contre la « présence chinoise », mais la Marie de Paris elle-même qui depuis des années montrent du doigt son implantation dans le 11ème arrondissement, et organise même officiellement des rachats de boutiques pour mettre des « commerces bien de chez nous » à la place.
S'il y a bien des vies brisées à cause des agressions, objectivement, leur nombre est très inférieur à celui des vies brisées à cause des rafles dans la rue, sur les lieux de travail par cette même Préfecture qui prétend s'intéresser à l' « insécurité » vécue par les mêmes personnes.
Et quant au vol, celui des portables et des sacs est anecdotique comparé à celui de la force de travail, dans le textile, dans les restaurants, par ces mêmes représentants de la communauté, dont les associations vendent ensuite la « spécificité » de l'immigration chinoise, son « dynamisme économique ».
Tout cela une partie des prolétaires d'origine chinoise le sait : dans les luttes de sans-papiers, dans les mobilisations de parents contre les fermetures de classe, dans les luttes d'entreprise, ils sont là
comme les autres.
Raison pour laquelle ces manifestations pour désolantes et inquiétantes qu'elles soient ne sont pas le signe que la guerre des « communautés » est forcément l'avenir de Belleville et des quartiers populaires.
L'extrême-droite n'a pas encore gagné : mais si dans les mobilisations de classe, nous ne faisons pas le cordon sanitaire avec la gauche plurielle qui désormais n'hésite même plus à encourager les
mobilisations sécuritaires, si nous ne dénonçons pas toutes ces associations devenues l'appendice de la mairie et des petites bourgeoisies locales, il ne faudra pas nous plaindre si la division progresse.

 

 


 

( 1): voici le commentaire en question, assez typique de la mentalité prévalant chez les lecteurs de Fdesouche, entre lâcheté et haine pogromiste qui n'épargne surtout pas les enfants

 

@legrandsommeil

on devait etre 8000-10 000. ma cousine qui etait aller a un concert la sem. derniere l’impression que c’etait beaucoups beaucoups moins nombreux et ils etaient 6000

la manif s’est bien deroulé, avec beaucoups de retard mais les personnes arrivaient beaucoups au compte goutte (meme vers 14h30 alors que la manif etait prevu a 13h)

malheureusement il n’y avait que des asiatiques. a vrai dire que des chinois et non asiatique.

beaucoups de drapeau francais sur le corps ou un petit drapeau dans la main , je dirai bien un 85% des personnes en avait un

seul un petit groupe de cpf (3fois rien… juste 4 petit garcons de 10 a 14ans) venu pousser des cris racistes devant la gueule des cars qui etaient dans la foule, sans vouloir me vanter… j’en ai pris un sur le coté et je l’ai brusquer (pas de quoi etre fier il avait 12-14ans)

pas d’incident.

Par Luftmenschen
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Dimanche 20 mars 2011 7 20 /03 /Mars /2011 11:13

  houria-bouteldja-copie-1.jpg Les groupes anti-avortement dans leur propagande destinée au grand public mettent en avant la question du statut du fœtus, qu’ils assimilent à un être vivant, pour justifier leur combat contre un droit essentiel pour toutes les femmes, qu’elles en fassent ou non usage dans leur vie.


Ce mensonge sur le fœtus leur permet de contrecarrer l’attachement très fort des femmes à la liberté de disposer de leur propre corps : la plupart des mouvements contre l’avortement ne veulent pas se montrer comme des ennemis de la liberté , et la présentation de l’IVG comme le meurtre d’un autre être vivant leur permet de justifier idéologiquement l’interdiction éventuelle de l’avortement. Les femmes ne sont pas des objets, "d’accord" , dira le militant d’extrême-droite "mais le fœtus non plus".


En réalité, un des fondements idéologiques et pratique de l’opposition à l’avortement est tout autre : ses partisans en France, sont tous également des idéologues racistes pour qui le monde est divisé en « civilisations » ou en « races », engagées dans une guerre à mort. Dans cette guerre, la question démographique est essentielle à leurs yeux. La femme est l’outil nécessaire de la reproduction et son corps ne peut lui appartenir, il appartient au « peuple », ou à la « communauté » .


La plupart des militants d’extrême droite qui se battent contre l’IVG ont naturellement suffisamment de culture scientifique pour savoir que le fœtus n’est pas un être humain.


Mais ils savent que le mouvement de libération des femmes a créé partout la prise de conscience, l’autonomie, et que la domination patriarcale a marqué le pas : des femmes aujourd’hui, partout dans le monde, ne se vivent plus comme redevables de quoi que ce soit à ceux qui les oppressent, et ne se sentent plus le devoir d’être de simples machines à produire les futurs soldats.


D'un coté, les fascistes ne mettent donc pas nécéssairement en avant la sauvegarde de la "civilisation blanche" ou "européenne" dans leur liste d’arguments contre l’avortement.

De l'autre, la plupart d’entre eux ont aussi une propagande raciste ouverte, et n’hésitent pas à présenter les femmes des peuples considérés comme inférieurs comme uniquement préoccupées de "pondre des mômes" pour que "leurs hommes" gagnent la guerre par la seule force du nombre.


Rien de neuf sous le soleil du racisme occidental. Mais l’intégration d’une partie des personnes issues de l’immigration dans la petite-bourgeoisie dominante a eu lieu depuis quelques années déjà, cette conception essentialiste de la « femme orientale », de la poule pondeuse et heureuse de l’être a trouvé de nouveaux défenseurs inattendus, issus de la gauche, et qui ont la particularité de se réclamer anti-colonialistes et féministes.

 

Et notamment les Indigènes de la République, et leur porte parole Houria Bouteldja.

 

Houria Bouteldja s’est toujours définie comme féministe : cependant, on aura bien du mal à trouver dans ses discours et ses interventions publiques ce que signifie positivement son féminisme. On trouvera des critiques, parfois justifiées, contre le féminisme bourgeois et ses dérives racistes, notamment à propos du port du voile. On trouvera aussi dans les collaborations des Indigènes avec Christine Delphy des développements sur ce qu’ils appellent les féministes « blanches ».

 

Mais Houria Bouteldja a récemment participé à un colloque sur le « féminisme islamique » en Espagne.

 

Dans son intervention, on cherchera en vain une définition du féminisme islamique ou du « féminisme décolonial » dont elle se revendique.

 

De fait ses propos dans le cadre de ce colloque sont clairs : pour elle, être féministe « décoloniale », c’est ne pas répondre à certaines questions. Car ce sont les questions qui posent problème…

Par exemple : se demander si le féminisme est compatible avec l’islam, c’est déjà être impérialiste et faire comme les journalistes « français », alors Houria Bouteldja ne se pose pas la question.

 

Intellectuelle de la petite bourgeoisie française, Houria Bouteldja ne peut en fait pas réaliser que les questions que l’on se pose ou pas sont liées à notre statut dans le réel : le féminisme n’est pas une posture idéologique qu’on choisit ou pas, mais une réponse à une oppression immédiate en premier lieu.

Grâce aux combats des femmes des siècles passés, Houria Bouteldja n’a pas à se poser la question : elle a accès à la contraception et à l’IVG , elle peut vivre sa vie et notamment voyager , assister à des colloques et y prendre la parole.

 

Ce n’est pas le cas de toutes les femmes sur toute la planète, évidemment.

Et toutes les femmes, sur toute la planète n’ont pas accès aux mêmes choix que Houria Boutelja : l’IVG par exemple est interdite et réprimée dans de nombreux pays. Et même dans ceux où elle est autorisée, y accéder est souvent une autre affaire, notamment en France, notamment pour les femmes prolétaires.

 

Etre féministe, ce n’est pas imposer l’usage de l’IVG aux femmes, ce n’est pas non plus ériger un modèle de comportement social en référence absolue. C’est simplement se battre pour que toutes les femmes puissent choisir.

C’est aussi poser une solidarité universelle avec toutes les femmes : non pas pour dire "toutes pareilles", mais pour faire en sorte que nous soyons tous égaux.

 

Or, dans ce colloque, Houria Bouteldja définit son « féminisme » de manière totalement inverse : selon elle, toutes les femmes de la planète ne vivent pas dans le « même espace-temps ». Et ne pas le reconnaître, c’est s’ingérer de manière impérialiste.

La porte-parole des Indigènes de la République donne donc un exemple de l’ingérence : celle de militantes « occidentales » en voyage en Palestine qui ont demandé à des femmes si elles avaient accès à l’IVG.

Cette question est selon Houria Bouteldja une ingérence parce que « Les palestiniennes ne comprenaient même pas qu’on puisse leur poser ce genre de questions tellement selon elles l’enjeu démographique en Palestine est important. Leur perspective est tout à fait autre. Pour beaucoup de femmes palestiniennes, faire des enfants est un acte de résistance face au nettoyage ethnique israélien. »

 

Les Indigènes de la République se sont fondés notamment sur l’idée que la parole des « néo-colonisés » en France était confisquée par les « élites blanches de la gauche » et qu’elle devait être reprise par les principaux concernés.

Mais on voit ici que ce n’est pas la confiscation de la parole aux concernées en général qui leur pose problème : dans un colloque féministe, Houria Bouteldja n’hésite pas à parler à la place d’autres femmes , "les" palestiniennes, en se fondant sur un récit qui lui a été faite par une non-palestinienne sur UNE discussion avec DES femmes palestiniennes.

 

Dans la tête de Bouteldja, il y a donc sur cette planète des femmes qui ont le droit de s’exprimer en leur propre nom et d’autres qui peuvent très bien être « représentées » par d’autres.

Il y a des femmes qui peuvent très bien se définir collectivement contre la société dans laquelle elles évoluent, qui peuvent remettre en cause l’ «espace-temps» qu’on leur impose, faire vivre une contre-culture collective et individuelle.

 

Houria Bouteldja prétend refuser l’intégration à la société occidentale dans laquelle elle vit et la soumission à ses normes oppressives, elle revendique le droit d’être une « Indigène de la République » et pas seulement une « française ».

Mais ce droit à l’auto-détermination , elle ne le reconnait pas à toutes les femmes : dans d’autres « espaces-temps », par exemple en Palestine, les femmes sont «les» Palestiniennes, et la résistance des femmes en Palestine, c’est….faire des enfants et répondre à l’enjeu démographique, point barre.

Soit très exactement ce que les dominants de la société où elles vivent leur demandent de faire. Soit très exactement ce que leur environnement sociologique immédiat leur impose par la propagande et aussi par la contrainte.

 

Il n’y pas un modèle fasciste qui n’impose l’oppression brutale, le patriarcat, et la négation de tout droit individuel sans s’appuyer sur la justification de la guerre. Cette guerre la plupart du temps n’est même pas une invention, car sous le règne du capitalisme, le monde entier est en guerre perpétuelle.

Pour autant, l’existence des guerres , des agressions contre une population ne justifient pas les agressions et la domination exercée par des membres de cette population contre d’autres membres de cette population.

 

En Palestine, les femmes qui résistaient activement à l’occupation israelienne ont été les premières victimes du Hamas : le mouvement féministe palestinien était dans les années 70 bien plus puissant et bien plus en pointe que dans de nombreux pays européens.

Le Hamas l’a attaqué et détruit physiquement, imposé la terreur et désigné les femmes qui lui résistaient comme des « collabos ».

 

Dans l’espace-temps d’Houria Bouteldja, ceci n’a jamais existé : il y a des pays où les femmes n’ont pas d’histoire. Dans le discours de Bouteldja, "les" palestiniennes sont un groupe homogène, a-historique où les individus ne sont qu’un objet au service d’un objectif  "global", la "Résistance" , comme les Indigènes de la République appellent le Hamas.

 

A tout observateur objectif, ce discours de la porte-parole des Indigènes de la République en rappelle un autre : celui du colonisateur « humaniste » des siècles passés, celui qui se fondait sur le mythe du Bon Sauvage. Pour contrecarrer les critiques et les combats des premiers anti colonialistes qui dénonçaient l’état de misère matérielle et morale dans laquelle vivait l’immense majorité des population des pays envahis, certains colonialistes expliquaient que les dites populations souhaitaient vivre de cette manière, dans « le respect de leurs traditions »…traditions qui n’incluaient naturellement pas l’accès à l’électricité ou au contrôle des naissances par exemple.


D’ailleurs le droit imposé par les coloniaux a le plus souvent été non seulement un droit répressif féroce, mais également la reconnaissance de certaines « coutumes », notamment en droit civil, donc en ce qui concerne la gestion des rapports sociaux au quotidien, ce qui incluait notamment le statut de la femme et des règles oppressives. Le tout au nom du respect des « sociétés indigènes ». Le plus souvent ce droit civil se référait à l’ordre religieux.

 

L’ethno-différentialisme n’est donc pas d’invention récente, et ce que dit Houria Bouteldja n’est pas particulièrement original.

C’est tout simplement la parole raciste et sexiste classique, la même que celle du Bloc Identitaire ou des groupes anti IVG.

 

Elle permet notamment d’exercer une contrainte supplémentaire sur les femmes qui cherchent à se battre et à se libérer : si intégrer la norme patriarcale est un acte de Résistance, alors à l’inverse, la combattre est une collaboration avec l’ennemi.

Objectivement, ceci est totalement faux : par exemple, le pouvoir israelien couvre les crimes d’honneur commis sur les territoires qu’il contrôle, arguant le plus souvent qu’il s’agit d’affaires que les arabes doivent régler entre eux. Les féministes palestiniennes pourchassées par le Hamas sont criminalisées comme n’importe quelles autres résistantes par la police et l’armée israelienne.

Mais le rôle international de groupes comme les Indigènes de la République est important, car il s’agit bien d’isoler de toute solidarité extérieure ces femmes qui se battent à la fois contre la domination du pouvoir israelien et contre le patriarcat.

 

  En propageant l’idée qu’il y aurait des "espaces temps" différents , on propage aussi l’idée que la libération antisexiste n’est pas à l’ordre du jour pour certaines femmes.

  Et pourquoi s’arrêter aux Palestiniennes ? Après tout, les "Indigènes", les femmes issues de l’immigration en France vivent-elles dans le même espace temps que les "blanches" ?

  Peuvent-elles se comprendre, toute discussion commune n’est-elle pas une ingérence d’un côté, une trahison de l’autre ?

 

Les Indigènes ont déjà commencé à présenter les choses de cette manière dans les luttes : certes, les dirigeantes comme Houria Bouteldja n’hésitent pas à s’allier avec les mouvements féministes post modernes les plus radicaux, et s’offrent le soutien d’intellectuelles comme Christine Delphy, mais pour mieux acter la séparation : il n’est pas question de revendications et d’approches communes, mais au contraire d’alliance au sommet, tandis qu’à la base, les unes défendront leur sexualité post genrée et les autres leur droit à porter le voile.

 

Chacun son pré-carré et les vaches à lait seront bien gardées.

 

Mais arabe ou pas, Houria Bouteldja est juste le produit de la classe moyenne de culture française, dont elle partage le statut social et le glissement global vers des valeurs réactionnaires, différentialistes et racistes.

Travailler avec les Indigènes de la République, pour une féministe, c’est la même chose que travailler avec n’importe quel groupe religieux ou politique opposé à l’avortement.

Par Luftmenschen
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